Ruée des fortunes russes vers l’étranger

L’élite économique russe, qui avait longtemps rapatrié ses capitaux pour contourner les sanctions occidentales, chercherait désormais à les transférer hors du pays afin de se prémunir contre un pouvoir en quête de ressources, dans un contexte de fortes pressions budgétaires liées à la guerre en Ukraine.

Alors que les frappes ukrainiennes visant les infrastructures industrielles et énergétiques russes se multiplient, un autre front s’ouvre, plus discret, mais tout aussi révélateur de la situation économique du pays : celui d’une fuite massive de capitaux.

Selon une enquête de Bloomberg, citant des acteurs de premier plan, les grandes fortunes russes s’emploient à déplacer leurs avoirs hors de portée du Kremlin. Ce mouvement, qui s’est accéléré au cours de l’année écoulée, est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Cette dynamique marque une rupture avec les premières années suivant le début de la guerre en Ukraine, période durant laquelle les oligarques, sous la pression des sanctions occidentales, privilégiaient le rapatriement de leurs actifs vers des banques russes jugées plus sûres.

Une économie sous tension ?

Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Les capitaux quittent le pays à tout prix, quitte à subir des pertes importantes, afin d’échapper aux arrestations, aux saisies judiciaires ou aux contributions forcées au financement de l’effort de guerre.

En cause, des finances publiques mises à rude épreuve par des dépenses militaires jugées de plus en plus difficiles à soutenir, y compris par certains cercles proches du pouvoir, cités par Bloomberg, alors que le conflit avec Kiev s’apprête à entrer dans sa cinquième année.

Un rapport de services de renseignement européens, relayé par Reuters et le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, évoque également une montée des créances douteuses dans le secteur bancaire russe, une bulle immobilière proche de l’éclatement et des bilans financiers considérés comme artificiellement gonflés.

Dans ce contexte, les autorités n’hésitent pas à saisir les actifs de grandes fortunes soupçonnées de liens avec « l’ennemi extérieur ».

Ce fut notamment le cas, l’an dernier, de Vadim Mochkovitch, fondateur de Ros Agro Plc, l’un des principaux groupes agricoles du pays, de Konstantin Stroukov, à la tête d’une importante société aurifère, ou encore de Dmitri Kamenshchik, qui a perdu le contrôle de l’aéroport Domodedovo de Moscou.

Une plateforme crypto au cœur des flux financiers

Selon le procureur général russe Alexandre Goutsan, plus de 4 000 milliards de roubles (soit environ 51,5 milliards de dollars) ont été récupérés par l’État par ce biais.

Parmi les figures évoquées dans cette enquête figure Ilan Shor, homme d’affaires déjà connu pour son rôle présumé dans des opérations électorales en Moldavie, et désormais associé à des circuits de contournement des sanctions.

Au-delà du phénomène de fuite, les révélations de Bloomberg mettent en lumière un stablecoin adossé au rouble, baptisé A7A5, présenté comme l’un des principaux outils permettant d’échapper à la fois aux sanctions occidentales et à la surveillance des services russes, notamment le FSB.

Ce mécanisme transfrontalier, lié à la banque Promsviazbank et également associé à Ilan Shor, reposerait sur un schéma relativement simple. Concrètement, les entreprises et les particuliers fortunés acquièrent des jetons A7A5 en roubles sur le territoire russe, avant de les convertir, via des plateformes situées au Kazakhstan, en Arménie ou en Ouzbékistan, en devises telles que le dollar, le yuan ou le dirham.

Ces fonds sont ensuite transférés vers des établissements bancaires des Émirats arabes unis — principale destination de ces flux —, mais aussi vers la Turquie, Oman et, plus récemment, vers certains pays africains.

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